lundi 11 juin 2012
RIO+20 - deux priorités: économie verte et lutte contre la pauvreté
20 ans après le sommet de la Terre de Rio, les dirigeants de la planète se retrouvent à nouveau au Brésil du 20 au 22 juin 2012 pour une conférence internationale sur le développement durable. Ses enjeux sont tout à la fois économiques, sociaux et environnementaux. Les syndicats y défendront leur vision d’un monde axé sur la transition juste.
Une crise climatique à laquelle personne ne trouve de réponse, une lutte contre la pauvreté qui ne progresse guère, des disparités croissantes, des récessions économiques successives, un chômage en hausse constante, etc. Il est de plus en plus permis de s’interroger sur la façon dont les gouvernements traitent ces problèmes. La Conférence des Nations unies, qui aura lieu à Rio de Janeiro au Brésil du 20 au 22 juin, est appelée Rio +20 parce qu’elle a lieu 20 ans après le premier Sommet de la Terre. Elle représente pour les dirigeants du monde une occasion unique de donner aux gens l’espoir d’un avenir durable.
Suivez le blog de Bert De Wel, Conseiller au service d'études de la CSC, tout au long de la Conférence Rio+20.
Til Ungdommen (“For the youth”)
Ici à la Conférence internationale du Travail, les lundi, mercredi et vendredi sont synonymes de rassemblement général pour l’assemblée plénière du groupe des travailleurs, présidée depuis cette année par Luc Cortebeeck. Ces assemblées sont utiles car elles permettent d’obtenir un bref rapport des travaux au sein des différentes commissions de la conférence. Il est toujours agréable de rencontrer les syndicalistes qui participent aux autres commissions.
Ce sont aussi des moments chargés d’émotion. Guy Ryder , le directeur-général de l’OIT fraichement élu, y a reçu un accueil triomphal. Nous avons entendu le témoignage de U Maung Maung , le leader syndical birman en exil qui peut enfin rentrer dans son pays. Juan Somavia, le directeur-général démissionnaire, était un peu moins charismatique que d’habitude, sans doute en raison de l’émotion, mais il est venu remercier le groupe des travailleurs pour les années de collaboration. Ce matin, l’émotion était forte aussi quand les étudiants de la Nordic Folk High School sont venus chanter en chœur “For the youth”.
Cette école supérieure offre une formation complémentaire à de jeunes syndicalistes triés sur le volet. Elle est présente à Genève chaque année pour que ces jeunes se familiarisent avec le fonctionnement de l’Organisation internationale du Travail. Les étudiants ont chanté en mémoire des jeunes massacrés sur l’ile norvégienne de Utoya l’an dernier. “ For the youth” (“Til Ungdommen” en norvégien) est un poème écrit en 1936 en pleine guerre civile espagnole par le Norvégien Nordhal Grieg et mis ensuite en musique par le Danois Otto Mortensen. Après le drame d’Utaya, cette chanson est devenue une sorte d’hymne national.
Un moment à vous donner la chair de poule. Nous vous proposons d’écouter, de lire … ou de chanter avec nous.
Ce sont aussi des moments chargés d’émotion. Guy Ryder , le directeur-général de l’OIT fraichement élu, y a reçu un accueil triomphal. Nous avons entendu le témoignage de U Maung Maung , le leader syndical birman en exil qui peut enfin rentrer dans son pays. Juan Somavia, le directeur-général démissionnaire, était un peu moins charismatique que d’habitude, sans doute en raison de l’émotion, mais il est venu remercier le groupe des travailleurs pour les années de collaboration. Ce matin, l’émotion était forte aussi quand les étudiants de la Nordic Folk High School sont venus chanter en chœur “For the youth”.
Cette école supérieure offre une formation complémentaire à de jeunes syndicalistes triés sur le volet. Elle est présente à Genève chaque année pour que ces jeunes se familiarisent avec le fonctionnement de l’Organisation internationale du Travail. Les étudiants ont chanté en mémoire des jeunes massacrés sur l’ile norvégienne de Utoya l’an dernier. “ For the youth” (“Til Ungdommen” en norvégien) est un poème écrit en 1936 en pleine guerre civile espagnole par le Norvégien Nordhal Grieg et mis ensuite en musique par le Danois Otto Mortensen. Après le drame d’Utaya, cette chanson est devenue une sorte d’hymne national.
Un moment à vous donner la chair de poule. Nous vous proposons d’écouter, de lire … ou de chanter avec nous.
Faced by your enemies
On every hand
Battle is menacing,
Now make your stand
Fearful your question,
On every hand
Battle is menacing,
Now make your stand
Fearful your question,
Defenseless, open
What shall I fight with?
Where is my weapon?
Here is your battle plan,
Here is your shield
Faith in this life of ours,
The common weal
For all our children’s sake,
Save it, defend it,
Pay any price you must,
They shall not end it
Neat stacks of cannon shells,
Row upon row
Death to the life you love
All that you know
War is contempt for life,
Peace is creation
Peace is creation
Death’s march is halted
By determination
We all deserve the world,
Harvest and seed
Hunger and poverty
Are born of greed
Don’t turn your face awayFrom needs of others
Reach out a helping hand
To all your brothers
Here is our solemn vow,
From land to land
We will protect our world
From tyrants’ hand
Defend the beautiful,
Gentle and innocent
Gentle and innocent
Like any mother would
Care for her infant.
Cette chanson a également été interprétée l’année dernière par la soprano Sissel Kyrkjebø lors de la cérémonie nationale à la mémoire des victimes d’Oslo et Otaya: http://www.youtube.com/watch?v=gKZa6hNFouw
Trop peu … et trop tard …
Après une semaine et demi d’obstruction, les employeurs ont fait marche arrière. Ils refusaient de négocier à la Commission des Normes sur une liste de ‘cas’ (des infractions graves aux Conventions de l’OIT). Cette obstruction faisait suite au rapport de la commission d’experts indépendants sur les 8 conventions fondamentales du travail. La commission d’experts se compose de 17 juristes de réputation internationale (juges, professeurs d’université, …). Ces experts sont désignés par le Governing Body tripartite de l’OIT. Ils réalisent des analyses juridiques objectives sur la base d’informations obtenues au niveau tripartite. Dans leur rapport, appelé ‘Etude d’ensemble’, ils s’étaient risqués à donner une interprétation au droit de grève (en se référant à la Convention n°87 de l’OIT sur la liberté d’association). Cette interprétation est restée en travers de la gorge des employeurs. A la Commission des Normes, ils sont donc partis en croisade contre le rôle et le mandat des experts et contre leur interprétation du droit de grève. Les employeurs ont ainsi exigé que les travailleurs acceptent d’apposer un ‘disclaimer’ (avertissement) sur le rapport des experts. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils acceptaient de négocier une liste de cas particulièrement criants. Les employeurs exigeaient en outre que la liste ne contienne aucun cas de C87 en lien avec le droit de grève.
Les employeurs ont ainsi paralysé la Commission des Normes d’une manière totalement intolérable. Les travailleurs avaient dit dès le premier jour que les demandes des employeurs n’étaient pas acceptables. La Commission des Normes n’est pas habilitée à se prononcer sur la compétence des experts. Compte tenu de la structure tripartite de l’OIT, il n’est pas acceptable non plus que les employeurs et les travailleurs élaborent seuls un tel disclaimer. Sans compter que les employeurs posent cette exigence en échange d’une négociation sur une liste qu’ils se permettent en plus de censurer. C’est comme si l’on demandait à quelqu’un de commettre une infraction en échange de quelque chose que l’autre ne veut même pas. Les travailleurs ont lourdement protesté et ont posé des questions juridiques pertinentes sur l’opportunité des exigences patronales. Même les gouvernements ont compris que le comportement du banc patronal dépassait les bornes.
Jusqu’à mardi midi, les employeurs sont restés fermement sur leur position pour ensuite revoir leur jugement. Les contre-arguments étaient trop incontestables. Un employeur belge qui fait partie d’une autre commission de l’OIT (et n’avait pas encore rejoint la commission des normes) affirme que l’obstruction des employeurs fait suite au “double jeu” des syndicats. Comment cela pourrait-il être vrai ? Les travailleurs n’ont quand-même confié aucun mandat écrit à ces experts – neutres – concernant le droit de grève ! Les travailleurs n’ont pas non plus soufflé à ces experts (totalement indépendants) ce qu’ils devaient écrire ! Les gouvernements (de différentes couleurs politiques) – tous unanimes par ailleurs – ne vont quand même pas souscrire à l’analyse des travailleurs sans autre forme de procès ? A quel double jeu les employeurs font-ils allusion ?
Il est un fait que le droit de grève a été inscrit dans de très nombreuses législations nationales voire dans des traités internationaux. Maintenant que les experts ont réalisé une analyse approfondie et étayée, les employeurs vont revoir leur position. Reste à savoir qui joue ici un double jeu.
Il est dommage que les employeurs n’aient fait obstruction qu’après une semaine et demi.
Cette attitude a empêché d’aborder des cas extrêmement graves (Guatémala, Colombie, Fidji, Swaziland, etc.). Des syndicalistes et leur famille font l’objet d’intimidations et d’actes de violence ou sont assassinés.
Même le Directeur Général de l’OIT est aujourd’hui sorti de sa réserve, en séance plénière. Il n’accepte pas que l’on dénigre la bonne foi et l’engagement énergique du personnel de l’OIT. Les employeurs ont en effet affirmé que le personnel de l’OIT manquait d’impartialité.
Somavia n’accepte pas non plus que l’on s’en prenne aux experts. Ces personnes sont particulièrement intègres et prennent leurs décisions après avoir longuement pesé le pour et le contre. Il désapprouve fermement le fait que la commission des normes n’ait pu aborder aucun cas cette année.
Le porte-parole des employeurs a présenté de très timides excuses à la Conférence. Elles ne suffiront cependant pas à réparer les dégâts commis. Les travailleurs ont été privés de leur droit de dénoncer et de discuter de violations graves.
Cette occasion manquée ne se représentera plus. Les regrets des employeurs sont arrivés trop tard. Too little, too late. Ce sont nos collègues du Guatemala, du Honduras, du Zimbabwe, etc. qui paient les pots cassés. Le double jeu des employeurs s’est retourné contre eux.
Les employeurs ont ainsi paralysé la Commission des Normes d’une manière totalement intolérable. Les travailleurs avaient dit dès le premier jour que les demandes des employeurs n’étaient pas acceptables. La Commission des Normes n’est pas habilitée à se prononcer sur la compétence des experts. Compte tenu de la structure tripartite de l’OIT, il n’est pas acceptable non plus que les employeurs et les travailleurs élaborent seuls un tel disclaimer. Sans compter que les employeurs posent cette exigence en échange d’une négociation sur une liste qu’ils se permettent en plus de censurer. C’est comme si l’on demandait à quelqu’un de commettre une infraction en échange de quelque chose que l’autre ne veut même pas. Les travailleurs ont lourdement protesté et ont posé des questions juridiques pertinentes sur l’opportunité des exigences patronales. Même les gouvernements ont compris que le comportement du banc patronal dépassait les bornes.
Jusqu’à mardi midi, les employeurs sont restés fermement sur leur position pour ensuite revoir leur jugement. Les contre-arguments étaient trop incontestables. Un employeur belge qui fait partie d’une autre commission de l’OIT (et n’avait pas encore rejoint la commission des normes) affirme que l’obstruction des employeurs fait suite au “double jeu” des syndicats. Comment cela pourrait-il être vrai ? Les travailleurs n’ont quand-même confié aucun mandat écrit à ces experts – neutres – concernant le droit de grève ! Les travailleurs n’ont pas non plus soufflé à ces experts (totalement indépendants) ce qu’ils devaient écrire ! Les gouvernements (de différentes couleurs politiques) – tous unanimes par ailleurs – ne vont quand même pas souscrire à l’analyse des travailleurs sans autre forme de procès ? A quel double jeu les employeurs font-ils allusion ?
Il est un fait que le droit de grève a été inscrit dans de très nombreuses législations nationales voire dans des traités internationaux. Maintenant que les experts ont réalisé une analyse approfondie et étayée, les employeurs vont revoir leur position. Reste à savoir qui joue ici un double jeu.
Il est dommage que les employeurs n’aient fait obstruction qu’après une semaine et demi.
Cette attitude a empêché d’aborder des cas extrêmement graves (Guatémala, Colombie, Fidji, Swaziland, etc.). Des syndicalistes et leur famille font l’objet d’intimidations et d’actes de violence ou sont assassinés.
Même le Directeur Général de l’OIT est aujourd’hui sorti de sa réserve, en séance plénière. Il n’accepte pas que l’on dénigre la bonne foi et l’engagement énergique du personnel de l’OIT. Les employeurs ont en effet affirmé que le personnel de l’OIT manquait d’impartialité.
Somavia n’accepte pas non plus que l’on s’en prenne aux experts. Ces personnes sont particulièrement intègres et prennent leurs décisions après avoir longuement pesé le pour et le contre. Il désapprouve fermement le fait que la commission des normes n’ait pu aborder aucun cas cette année.
Le porte-parole des employeurs a présenté de très timides excuses à la Conférence. Elles ne suffiront cependant pas à réparer les dégâts commis. Les travailleurs ont été privés de leur droit de dénoncer et de discuter de violations graves.
Cette occasion manquée ne se représentera plus. Les regrets des employeurs sont arrivés trop tard. Too little, too late. Ce sont nos collègues du Guatemala, du Honduras, du Zimbabwe, etc. qui paient les pots cassés. Le double jeu des employeurs s’est retourné contre eux.
vendredi 8 juin 2012
La colère des pays du Sud
“Extremely
worrying” ! Cette mise en garde a été lancée par Juan Somavia, le
directeur général de l’OIT, lors de l’ouverture de la Conférence internationale
du Travail la semaine dernière. Et il ne
parlait pas du Swaziland, de la Colombie ou de la Biélorussie. Non, il parlait
de l’Europe, et de la manière dont elle bafoue aujourd’hui les valeurs dont
elle a été la pionnière. Marc Leemans s’est également exprimé dans ce sens ce
matin dans son discours devant l’assemblée plénière de la Conférence. Ce midi,
des propos similaires ont été tenus lors d’une table ronde organisée en marge
de la Conférence par le groupe des travailleurs, sous la direction de Luc
Cortebeeck, président du groupe des travailleurs ici à Genève.
L’Europe est
méconnaissable, a affirmé Luc Cortebeeck
dans son introduction. L’Europe a longtemps été le phare du monde. Les
gouvernements et les partenaires sociaux du monde entier s’inspiraient du
modèle social européen, de la manière dont l’Europe réussissait à associer
progrès économique et avancées sociales. Aujourd’hui, le monde fronce les
sourcils quand il voit de quelle manière l’Europe est en conflit avec
elle-même. Il s’inquiète quand il voit
comment, sous le couvert de la gouvernance économique et de la discipline
budgétaire, les pays européens remettent en question la liberté syndicale, et
notamment le droit de grève, le droit aux négociations collectives libres, la sécurité sociale et la protection du
travail, parfois sous la contrainte ou les recommandations de la Commission
européenne. Il n’est pas normal, a ajouté Luc Cortebeeck, que nous devions
traiter ici de plus en plus de plaintes concernant des pays européens, en
particulier pour des infractions relatives aux Conventions 87 et 98 de l’OIT.
En même temps, ces plaintes prouvent l’importance du rôle de l’OIT en tant que
protecteur des droits fondamentaux des travailleurs et gardien de la dimension
sociale de la mondialisation.
Nous avons
ensuite entendu des témoignages des syndicats de Grèce et d’Espagne, deux des
pays les plus touchés. Zoe Lanara-Tzotze
du syndicat grec GSEE , Candido Mendez du syndicat espagnol UGT et Ignacio Toxo
du syndicat espagnol CC.OO ont ainsi
pris la parole. Ils avaient peu d’éléments
neufs à apporter, du moins pour ceux qui sont un peu au courant des
plans draconiens d’austérité et de réforme mis en place dans les pays du sud de
l’Europe. Ils ont surtout fait part de leur déception et de leur indignation.
Sur les coupes sombres dans les salaires minimums en Grèce. Sur la remise en
cause des conventions collectives. Sur la manière dont deux accords importants
conclus par les partenaires sociaux espagnols ont été balayés du revers de la
main par les autorités espagnoles car ils n’étaient pas conformes à la doctrine
de Merkel. Sur le chômage des jeunes qui atteint des niveaux
astronomiques : 52% des jeunes espagnols sont sans emploi! Sur la manière
dont les charlatans européens poussent ces deux pays plus loin encore vers le
naufrage. Sur la manière dont l’état d’urgence économique est décrété, mettant
ainsi la démocratie entre parenthèses, par la volonté des marchés financiers. A
ces sentiments s’ajoute aujourd’hui une grande indignation par rapport à
l’attitude des employeurs au sein de la Commission pour l’Application des
Normes, qui permet aussi aux pays européens de s’en sortir à bon compte ici à
Genève. Pour toutes ces raisons, nos collègues ressentent surtout de la colère,
de la frustration, de l’impuissance, qu’ils ont tenu à exprimer devant nous.
Face à nos
collègues du Sud, les organisateurs avaient placé Sud Wolfgang Luterbach , secrétaire
international de la confédération syndicale allemande DGB. Le DGB consacre actuellement l’essentiel de
son temps à démonter le mythe du miracle allemand. Luterbach s’est aussi
exprimé dans ce sens. 7,7 millions de travailleurs allemands occupent de petits
jobs précaires, soit un quart des travailleurs. Parmi les contrats qui sont
offerts actuellement, un sur deux est un contrat temporaire. Les jeunes n’ont
pratiquement plus de sécurité d’emploi.
Comment créer et entretenir une famille dans de telles circonstances ?
Bref, les travailleurs allemands sont aussi les victimes de la politique
d’austérité. Ils mènent les mêmes combats que les syndicats espagnols et grecs.
Ils se battent contre la précarisation, contre la dislocation de l’Etat
providence et contre les attaques portées aux libertés syndicales. De tels
propos ont été appréciés, ici à Genève.
Heureusement,
Bernadette Ségol, la secrétaire générale de la Confédération syndicale européenne
(CES) nous a mis un peu de baume au cœur. Elle venait de quitter le Comité
exécutif de la CES, qui avait donné à l’unanimité son approbation à une
alternative européenne face à la pagaille à laquelle nous faisons face :
le ‘nouveau contrat pour l’Europe’ (http://www.etuc.org/a/10027). Il
ne faut pas être un expert, a affirmé B. Ségol, pour voir que les recettes
actuelles ne fonctionnement pas. La politique menée est plus idéologique que
réfléchie. Les réformes du marché du travail en Grèce et en Espagne ont eu pour
seul effet de faire exploser le chômage. Certains gouvernements commencent à
ouvrir les yeux, avec pour conséquence qu’ils veulent maintenant manger à tous
les râteliers : investir en faveur de la croissance tout en poursuivant
une politique d’austérité stricte. Le contrat social est une réponse à ce
double défi. L’unité de vision des syndicats européens est un premier pas dans
la bonne direction. Il reste maintenant à développer une stratégie unique.
jeudi 7 juin 2012
Déjà la fin des travaux
Les Commissions de l’OIT
fonctionnent selon une procédure rigoureuse. On part d’un texte élaboré par le
Bureau international du travail. En l’occurrence celui-ci partait des
conclusions de la Conférence de 2011, laquelle capitalisait sur plusieurs
travaux antérieurs, remontant à la Déclaration en vue d’une mondialisation
équitable (1998), et se référait à des documents d’autres instances
internationales, comme l’ONU, la CNUCED[1],
le G20, etc… Il s’appuyait en outre sur
les réponses à un questionnaire, apportées par les Etats membres, y compris les
partenaires sociaux. Bref, on ne part pas de rien. La procédure d’assemblée est
réglée comme du papier à musique. Le groupe des travailleurs, celui des
employeurs, et chaque gouvernement, a la faculté de présenter par écrit des
amendements au texte. Les parties du texte qui ne font pas l’objet
d’amendements sont réputées approuvées. Dans ces conditions, le président de la
Commission, en l’occurrence l’ambassadeur luxembourgeois auprès de l’OIT, tient
un peu le rôle d’un commissaire-priseur ; son marteau constate les accords
et les majorités. Et sur le fond, chacun, partenaires sociaux comme
gouvernements, avait annoncé une adhésion assez large au texte.
En dépit de tout cela, la
progression est lente. Le texte à discuter comportait cinq pages. Le programme
prévoyait huit jours pour l’approuver. La Commission se réunit en général cinq
heures par jour. Ces réunions plénières sont entrecoupées de réunions pour
préparer la position des groupes.
Les amendements introduits sont
parfois importants et amènent des discussions assez intéressantes. Certains
arguments sont purement formels, ce qui n’empêche pas qu’ils prennent parfois
beaucoup de temps. Sur la base d’un amendement des travailleurs recommandant de
prévoir des statistiques de sécurité sociale agrégées «par sexe », la
Commission s’est baladée dans toutes sortes de directions avant de se mettre
d’accord sur « notamment par sexe ». Et cette discussion a eu lieu
vers la fin, quand toute les discussions de fond avaient eu lieu et que le
cheval commençait à sentir l’écurie. A croire que certains gouvernement
craignaient de perdre leur « per diem » si la Commission se terminait
trop tôt !
Lorsque fut annoncé le
« clash » de la Commission des Normes, traité par ailleurs sur ce
blog, interprété par la plupart de mes collègues comme une volonté du banc
patronal de saboter l’OIT, j’avoue avoir eu un moment d’inquiétude : le
beau consensus qui régnait « chez nous » n’allait-il pas voler en
éclat ? D’autant que le porte-parole des employeurs dans notre Commission,
le Belge Chris De Meester, dont tout le monde a pu louer la correction et
l’attitude constructive, s’était, à propos de ce clash, laissé aller dans une dépêche Belga à entrer
dans une polémique, l’attribuant à un « double jeu des syndicats ».
Mais non. Tout s’est finalement bien passé.
Alors, les impressions de départ
ont-elles été toutes confirmées ? Oui, avec un bémol en ce qui concerne
l’Union européenne. Celle-ci avait annoncé qu’elle apporterait dans le débat
l’expertise de ses Etats membres sur le sujet concerné. Oui mais voilà,
l’approche du sujet n’était pas tellement technique.
Au fur et à mesure des débats, on
a bien vu à quoi pourrait servir la Recommandation en discussion. Les pays qui
ne sont pas en mesure de créer une sécurité sociale sur le modèle des
assurances sociales des pays d’Europe continentale, de la protection
universelle scandinave ou des prestations minimales beveridgiennes, étaient
encouragés à créer un socle universel comprenant une couverture de santé, un
soutien aux enfants, aux personnes âgées et aux invalides, et une garantie de
ressources pour ceux qui font partie de la population active. Ce message
s’adressait essentiellement à l’Afrique et à la plupart des pays d’Asie. Les
pays bien avancés dans la création de ce socle étaient encouragés à ne pas
s’arrêter en si bon chemin, et à ratifier les instruments de l’OIT. Les pays
d’Amérique latine se retrouvaient avec enthousiasme dans ce programme.
Et, last but not least, les pays
qui avaient à leur actif certaines réalisations, étaient priés de ne pas
oublier leurs valeurs, lorsqu’ils devaient faire face à la crise. Message
adressé directement à l’Union européenne, et plus spécifiquement encore à la zone
Euro. C’est à partir de là, bien entendu, que les Romains s’empoignèrent. La
consultation du « Bulletin quotidien », qui annonce toutes les
réunions de la Conférence, apprenait que les pays européens se réunissaient
encore plus souvent que les travailleurs. Sans qu’on puisse dire que le Palais
des Nations tremblait au fracas de leurs discussions, il était notoire que les
débats y étaient, comme on dit, « francs et constructifs ». A la limite, c’est peut-être en leur sein que
se déroulaient les discussions les plus intéressantes. Discussions qui
anticipent des discussions qu’il faudra bien, un jour, avoir au niveau
européen : si le modèle social fait réellement partie des valeurs de
l’Union, il serait temps de le mettre sur le même plan que d’autres valeurs
(comme l’équilibre budgétaire et le libre-échange), et de prévoir des
procédures démocratiques pour réaliser les arbitrages qu’il faut.
Bref, pour quelqu’un qui
participe simplement à la Commission, le résultat manquait parfois de panache.
La position annoncée n’était
généralement que le plus petit commun dénominateur de positions antagonistes.
D’un côté, les pays attachés au modèle social : la Belgique, le
Luxembourg, la France, la Grèce (eh oui !) ; de l’autre, les pays
uniquement intéressés par le libre-échange (le Royaume Uni, la Pologne),
rejoints par l’Allemagne, championne de l’austérité, par les pays nordiques qui
se croient à l’abri dans leur petit cocon à la périphérie du continent et par des
pays comme l’Italie ou les Pays-Bas, qui ne savent plus très bien où ils en
sont. De surcroit, la porte-parole européenne, une fonctionnaire danoise,
n’avait apparemment pas une très grande finesse pour saisir les
« mouvements d’assemblée » (elle s’est un peu améliorée sur la fin).
Mais bon, tout cela n’est finalement
que détail. Avec un jour d’avance sur le programme, la Commission a terminé ses
travaux. Jour historique, selon le président : voilà les valeurs de la
sécurité sociale réaffirmées au niveau mondial, dans un texte élaboré de
surcroît de façon tripartite, et intégrées au corpus de l’OIT.
A l’heure où j’écris ces lignes,
il appartient encore à un comité de rédaction d’ôter par ci par là quelques
virgules, de vérifier la correction grammaticale, la traduction (l’anglais
« social inclusion » doit-il bien se traduire « insertion
sociale » ? Et pourquoi pas « inclusion sociale » ?),
mais globalement le texte ressemble à quelque chose. On dit que le chameau est
un cheval de course dessiné par une commission. Eh bien, après tout, et comme
dit la chanson, de Java à Sidi Borina, et de Calcutta à l’Himalaya, c’est bien
sur le chameau, et non sur le cheval de course, que peut compter l’infortuné
pour alléger son fardeau.
Quelques anecdotes
La République islamique d’Iran et
l’égalité entre hommes et femmes.
Comme il se doit, la Recommandation
reconnaît dès son préambule que « la sécurité sociale est un outil
important pour promouvoir l’égalité entre hommes et femmes », et affirme
l’égalité entre hommes et femmes comme principe fondateur. La République
islamique d’Iran a proposé un amendement en vue de substituer au mot
« égalité » le terme anglais « justice », traduit en
français par « équité ». Aïe ! Allait-on assister à un
« choc des civilisations », le monde musulman se laissant persuader
que la sécurité sociale, comme les droits de l’homme, est un élément de la
croisade occidentale contre la loi islamique ? Non, fausse alerte. L’Iran
était représenté à la Commission par une jeune femme qui s’exprimait en anglais
avec l’accent américain, et fut opportunément absente lorsque son amendement
devait être discuté. L’amendement ne fut par ailleurs soutenu ni repris par
aucun des Etats musulmans présents dans la salle. Et voilà l’égalité entre
hommes et femmes confirmé comme principe universel.
Comment l’Europe se fait aimer du
monde.
La Commission discutait du droit,
pour les bénéficiaires de la protection sociale, d’exercer des recours contre
les décisions qui les concernent. Le texte en discussion précisait que ces
procédures devaient être « efficaces, simples, rapides, accessibles et peu
coûteuses ». Amendement de la Turquie, appuyé par le Chili : ajouter
les adjectifs « transparentes et impartiales ».
Accord des travailleurs. Première
réaction des employeurs : d’accord, bien sûr, avec les principes défendus,
mais ceux-ci vont un peu de soi, et il faut éviter d’alourdir le texte. Première
à parler, sur le ton d’une institutrice excédée par la question importune d’un
cancre : l’Union européenne rejette l’amendement, pour les raisons
excellemment exposées par les employeurs. Parlent ensuite plusieurs pays
d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, ainsi que les Etats-Unis, le Canada et
l’Australie, pour soutenir l’amendement turc.
Certains délégués africains avouant même sans ambages que cet
amendement, loin d’être redondant, représentait un enjeu dans leur pays. Ce qui conduit le délégué employeur à
reprendre la parole pour, ayant écouté les arguments, revenir sur sa position
de départ. Croyez-vous que l’Europe a daigné faire de même ? Que nenni. De
façon tout à fait inutile, elle a préféré s’isoler, obliger le président à
constater une large majorité plutôt qu’un consensus, et vexer un pays candidat
à l’adhésion (même s’il n’est pas sans reproche eu égard aux normes de l’OIT),
qui d’ailleurs a bien compris que le problème se trouvait du côté de l’Europe,
et non du sien.
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