lundi 11 juin 2012

RIO+20 - deux priorités: économie verte et lutte contre la pauvreté


20 ans après le sommet de la Terre de Rio, les dirigeants de la planète se retrouvent à nouveau au Brésil du 20 au 22 juin 2012 pour une conférence internationale sur le développement durable. Ses enjeux sont tout à la fois économiques, sociaux et environnementaux. Les syndicats y défendront leur vision d’un monde axé sur la transition juste.

Une crise climatique à laquelle personne ne trouve de réponse, une lutte contre la pauvreté qui ne progresse guère, des disparités croissantes, des récessions économiques successives, un chômage en hausse constante, etc. Il est de plus en plus permis de s’interroger sur la façon dont les gouvernements traitent ces problèmes. La Conférence des Nations unies, qui aura lieu à Rio de Janeiro au Brésil du 20 au 22 juin, est appelée Rio +20 parce qu’elle a lieu 20 ans après le premier Sommet de la Terre. Elle représente pour les dirigeants du monde une occasion unique de donner aux gens l’espoir d’un avenir durable.

Suivez le blog de Bert De Wel, Conseiller au service d'études de la CSC, tout au long de la Conférence Rio+20.

Til Ungdommen (“For the youth”)

Ici à la Conférence internationale du Travail, les lundi, mercredi et vendredi  sont synonymes de rassemblement général pour l’assemblée plénière du groupe des travailleurs, présidée depuis cette année par Luc Cortebeeck.  Ces assemblées sont utiles car elles permettent d’obtenir un bref rapport des travaux au sein des différentes commissions de la conférence. Il est toujours agréable de rencontrer les syndicalistes qui participent aux autres commissions.

Ce sont aussi des moments chargés d’émotion. Guy Ryder , le directeur-général de l’OIT fraichement élu, y a reçu un accueil triomphal. Nous avons entendu le témoignage de U Maung Maung , le leader syndical birman en exil qui peut enfin rentrer dans son pays. Juan Somavia, le directeur-général démissionnaire, était un peu moins charismatique que d’habitude, sans doute en raison de l’émotion, mais il est venu remercier le groupe des travailleurs pour les années de collaboration. Ce matin, l’émotion était forte aussi quand les étudiants de la Nordic Folk High School sont venus chanter en chœur “For the youth”. 

Cette école supérieure offre une formation complémentaire à de jeunes syndicalistes triés sur le volet. Elle est présente à Genève chaque année pour que ces jeunes se familiarisent avec le fonctionnement de  l’Organisation internationale du Travail. Les étudiants ont chanté en mémoire des jeunes massacrés sur l’ile norvégienne de Utoya l’an dernier.  “ For the youth” (“Til Ungdommen” en  norvégien) est un poème écrit en 1936 en pleine guerre civile espagnole par le  Norvégien  Nordhal Grieg et mis ensuite en musique par le Danois Otto Mortensen. Après le drame d’Utaya, cette chanson est devenue une sorte d’hymne national.

Un moment à vous donner la chair de poule.  Nous vous proposons d’écouter, de lire … ou de chanter avec nous.
Faced by your enemies 
On every hand 
Battle is menacing,
Now make your stand
Fearful your question, 

Defenseless, open 
What shall I fight with? 
Where is my weapon?



Here is your battle plan,

Here is your shield

Faith in this life of ours,

The common weal

For all our children’s sake,
Save it, defend it,

Pay any price you must,

They shall not end it

Neat stacks of cannon shells,
Row upon row

Death to the life you love

All that you know


War is contempt for life,
Peace is creation
Death’s march is halted

By determination


We all deserve the world,
Harvest and seed

Hunger and poverty

Are born of greed


Don’t turn your face awayFrom needs of others
Reach out a helping hand

To all your brothers
 Here is our solemn vow,

From land to land

We will protect our world

From tyrants’ hand


Defend the beautiful,
Gentle and innocent
Like any mother would

Care for her infant.

Cette chanson  a également été interprétée l’année dernière par la soprano  Sissel Kyrkjebø lors de la cérémonie nationale à la mémoire des victimes d’Oslo et Otaya: http://www.youtube.com/watch?v=gKZa6hNFouw

Trop peu … et trop tard …

Après une semaine et demi d’obstruction, les employeurs ont fait marche arrière. Ils refusaient de négocier à la Commission des Normes sur une liste de ‘cas’ (des infractions graves aux Conventions de l’OIT). Cette obstruction faisait suite au rapport de la commission d’experts indépendants sur les 8 conventions fondamentales du travail. La commission d’experts se compose de 17 juristes de réputation internationale (juges, professeurs d’université, …). Ces experts sont désignés par le Governing Body tripartite de l’OIT. Ils réalisent des analyses juridiques objectives sur la base d’informations obtenues au niveau tripartite. Dans leur rapport, appelé ‘Etude d’ensemble’, ils s’étaient risqués à donner une interprétation au droit de grève (en se référant à la Convention n°87 de l’OIT sur la liberté d’association). Cette interprétation est restée en travers de la gorge des employeurs. A la Commission des Normes, ils sont donc partis en croisade contre le rôle et le mandat des experts et contre leur interprétation du droit de grève. Les employeurs ont ainsi exigé que les travailleurs acceptent d’apposer un ‘disclaimer’ (avertissement) sur le rapport des experts. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils acceptaient de négocier une liste de cas particulièrement criants. Les employeurs exigeaient en outre que la liste ne contienne aucun cas de C87 en lien avec le droit de grève.


Les employeurs ont ainsi paralysé la Commission des Normes d’une manière totalement intolérable. Les travailleurs avaient dit dès le premier jour que les demandes des employeurs n’étaient pas acceptables. La Commission des Normes n’est pas habilitée à se prononcer sur la compétence des experts. Compte tenu de la structure tripartite de l’OIT, il n’est pas acceptable non plus que les employeurs et les travailleurs élaborent seuls un tel disclaimer. Sans compter que les employeurs posent cette exigence en échange d’une négociation sur une liste qu’ils se permettent en plus de censurer. C’est comme si l’on demandait à quelqu’un de commettre une infraction en échange de quelque chose que l’autre ne veut même pas. Les travailleurs ont lourdement protesté et ont posé des questions juridiques pertinentes sur l’opportunité des exigences patronales. Même les gouvernements ont compris que le comportement du banc patronal dépassait les bornes.

Jusqu’à mardi midi, les employeurs sont restés fermement sur leur position pour ensuite revoir leur jugement. Les contre-arguments étaient trop incontestables. Un employeur belge qui fait partie d’une autre commission de l’OIT (et n’avait pas encore rejoint la commission des normes) affirme que l’obstruction des employeurs fait suite au “double jeu” des syndicats. Comment cela pourrait-il être vrai ? Les travailleurs n’ont quand-même confié aucun mandat écrit à ces experts – neutres – concernant le droit de grève ! Les travailleurs n’ont pas non plus soufflé à ces experts (totalement indépendants) ce qu’ils devaient écrire ! Les gouvernements (de différentes couleurs politiques) – tous unanimes par ailleurs – ne vont quand même pas souscrire à l’analyse des travailleurs sans autre forme de procès ? A quel double jeu les employeurs font-ils allusion ?
Il est un fait que le droit de grève a été inscrit dans de très nombreuses législations nationales voire dans des traités internationaux. Maintenant que les experts ont réalisé une analyse approfondie et étayée, les employeurs vont revoir leur position. Reste à savoir qui joue ici un double jeu.

Il est dommage que les employeurs n’aient fait obstruction qu’après une semaine et demi.
Cette attitude a empêché d’aborder des cas extrêmement graves (Guatémala, Colombie, Fidji, Swaziland, etc.). Des syndicalistes et leur famille font l’objet d’intimidations et d’actes de violence ou sont assassinés.
Même le Directeur Général de l’OIT est aujourd’hui sorti de sa réserve, en séance plénière. Il n’accepte pas que l’on dénigre la bonne foi et l’engagement énergique du personnel de l’OIT. Les employeurs ont en effet affirmé que le personnel de l’OIT manquait d’impartialité.

Somavia n’accepte pas non plus que l’on s’en prenne aux experts. Ces personnes sont particulièrement intègres et prennent leurs décisions après avoir longuement pesé le pour et le contre. Il désapprouve fermement le fait que la commission des normes n’ait pu aborder aucun cas cette année.

Le porte-parole des employeurs a présenté de très timides excuses à la Conférence. Elles ne suffiront cependant pas à réparer les dégâts commis.  Les travailleurs ont été privés de leur droit de dénoncer et de discuter de violations graves.

Cette occasion manquée ne se représentera plus. Les regrets des employeurs sont arrivés trop tard. Too little, too late. Ce sont nos collègues du Guatemala, du Honduras, du Zimbabwe, etc. qui paient les pots cassés. Le double jeu des employeurs s’est retourné contre eux.

vendredi 8 juin 2012

La colère des pays du Sud


“Extremely worrying” ! Cette mise en garde a été lancée par Juan Somavia, le directeur général de l’OIT, lors de l’ouverture de la Conférence internationale du Travail la semaine dernière.  Et il ne parlait pas du Swaziland, de la Colombie ou de la Biélorussie. Non, il parlait de l’Europe, et de la manière dont elle bafoue aujourd’hui les valeurs dont elle a été la pionnière. Marc Leemans s’est également exprimé dans ce sens ce matin dans son discours devant l’assemblée plénière de la Conférence. Ce midi, des propos similaires ont été tenus lors d’une table ronde organisée en marge de la Conférence par le groupe des travailleurs, sous la direction de Luc Cortebeeck, président du groupe des travailleurs ici à Genève. 

L’Europe est méconnaissable,  a affirmé Luc Cortebeeck dans son introduction. L’Europe a longtemps été le phare du monde. Les gouvernements et les partenaires sociaux du monde entier s’inspiraient du modèle social européen, de la manière dont l’Europe réussissait à associer progrès économique et avancées sociales. Aujourd’hui, le monde fronce les sourcils quand il voit de quelle manière l’Europe est en conflit avec elle-même.  Il s’inquiète quand il voit comment, sous le couvert de la gouvernance économique et de la discipline budgétaire, les pays européens remettent en question la liberté syndicale, et notamment le droit de grève, le droit aux négociations collectives libres,  la sécurité sociale et la protection du travail, parfois sous la contrainte ou les recommandations de la Commission européenne. Il n’est pas normal, a ajouté Luc Cortebeeck, que nous devions traiter ici de plus en plus de plaintes concernant des pays européens, en particulier pour des infractions relatives aux Conventions 87 et 98 de l’OIT. En même temps, ces plaintes prouvent l’importance du rôle de l’OIT en tant que protecteur des droits fondamentaux des travailleurs et gardien de la dimension sociale de la mondialisation.  

Nous avons ensuite entendu des témoignages des syndicats de Grèce et d’Espagne, deux des pays les plus touchés.  Zoe Lanara-Tzotze du syndicat grec GSEE , Candido Mendez du syndicat espagnol UGT et Ignacio Toxo du syndicat espagnol  CC.OO ont ainsi pris la parole. Ils avaient peu d’éléments  neufs à apporter, du moins pour ceux qui sont un peu au courant des plans draconiens d’austérité et de réforme mis en place dans les pays du sud de l’Europe. Ils ont surtout fait part de leur déception et de leur indignation. Sur les coupes sombres dans les salaires minimums en Grèce. Sur la remise en cause des conventions collectives. Sur la manière dont deux accords importants conclus par les partenaires sociaux espagnols ont été balayés du revers de la main par les autorités espagnoles car ils n’étaient pas conformes à la doctrine de Merkel. Sur le chômage des jeunes qui atteint des niveaux astronomiques : 52% des jeunes espagnols sont sans emploi! Sur la manière dont les charlatans européens poussent ces deux pays plus loin encore vers le naufrage. Sur la manière dont l’état d’urgence économique est décrété, mettant ainsi la démocratie entre parenthèses, par la volonté des marchés financiers. A ces sentiments s’ajoute aujourd’hui une grande indignation par rapport à l’attitude des employeurs au sein de la Commission pour l’Application des Normes, qui permet aussi aux pays européens de s’en sortir à bon compte ici à Genève. Pour toutes ces raisons, nos collègues ressentent surtout de la colère, de la frustration, de l’impuissance, qu’ils ont tenu à exprimer devant nous.  

Face à nos collègues du Sud, les organisateurs avaient placé Sud Wolfgang Luterbach , secrétaire international de la confédération syndicale allemande DGB.  Le DGB consacre actuellement l’essentiel de son temps à démonter le mythe du miracle allemand. Luterbach s’est aussi exprimé dans ce sens. 7,7 millions de travailleurs allemands occupent de petits jobs précaires, soit un quart des travailleurs. Parmi les contrats qui sont offerts actuellement, un sur deux est un contrat temporaire. Les jeunes n’ont pratiquement plus  de sécurité d’emploi. Comment créer et entretenir une famille dans de telles circonstances ? Bref, les travailleurs allemands sont aussi les victimes de la politique d’austérité. Ils mènent les mêmes combats que les syndicats espagnols et grecs. Ils se battent contre la précarisation, contre la dislocation de l’Etat providence et contre les attaques portées aux libertés syndicales. De tels propos ont été appréciés, ici à Genève.

Heureusement, Bernadette Ségol, la secrétaire générale de la Confédération syndicale européenne (CES) nous a mis un peu de baume au cœur. Elle venait de quitter le Comité exécutif de la CES, qui avait donné à l’unanimité son approbation à une alternative européenne face à la pagaille à laquelle nous faisons face : le ‘nouveau contrat pour l’Europe’ (http://www.etuc.org/a/10027).  Il ne faut pas être un expert, a affirmé B. Ségol, pour voir que les recettes actuelles ne fonctionnement pas. La politique menée est plus idéologique que réfléchie. Les réformes du marché du travail en Grèce et en Espagne ont eu pour seul effet de faire exploser le chômage. Certains gouvernements commencent à ouvrir les yeux, avec pour conséquence qu’ils veulent maintenant manger à tous les râteliers : investir en faveur de la croissance tout en poursuivant une politique d’austérité stricte. Le contrat social est une réponse à ce double défi. L’unité de vision des syndicats européens est un premier pas dans la bonne direction. Il reste maintenant à développer une stratégie unique. 

Nous menons aujourd’hui une labour war (guerre du travail), a conclu Sharan Burrow, la secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI). La ‘grève’ des employeurs  au sein de la Commission pour l’Application des Normes, qui n’a même pas permis de traiter les pires violations des droits des travailleurs dans le monde, en est une illustration. ‘Qu’est-ce cela pour des gens ?’, s’est-elle écriée avec  colère. Nous avons le droit d’être furieux. Les Etats ont inconditionnellement versé des sommes colossales aux banques, qui s’en servent pour spéculer aujourd’hui  à l’échelle mondiale. Y compris contre les Etats nationaux, les forçant à réduire le droits des travailleurs. Nous avons le droit d’être entendus, a conclu Burrow, lançant ainsi un avertissement au prochain G20. 

jeudi 7 juin 2012

Déjà la fin des travaux


Les Commissions de l’OIT fonctionnent selon une procédure rigoureuse. On part d’un texte élaboré par le Bureau international du travail. En l’occurrence celui-ci partait des conclusions de la Conférence de 2011, laquelle capitalisait sur plusieurs travaux antérieurs, remontant à la Déclaration en vue d’une mondialisation équitable (1998), et se référait à des documents d’autres instances internationales, comme l’ONU, la CNUCED[1], le G20, etc…  Il s’appuyait en outre sur les réponses à un questionnaire, apportées par les Etats membres, y compris les partenaires sociaux. Bref, on ne part pas de rien. La procédure d’assemblée est réglée comme du papier à musique. Le groupe des travailleurs, celui des employeurs, et chaque gouvernement, a la faculté de présenter par écrit des amendements au texte. Les parties du texte qui ne font pas l’objet d’amendements sont réputées approuvées. Dans ces conditions, le président de la Commission, en l’occurrence l’ambassadeur luxembourgeois auprès de l’OIT, tient un peu le rôle d’un commissaire-priseur ; son marteau constate les accords et les majorités. Et sur le fond, chacun, partenaires sociaux comme gouvernements, avait annoncé une adhésion assez large au texte.
En dépit de tout cela, la progression est lente. Le texte à discuter comportait cinq pages. Le programme prévoyait huit jours pour l’approuver. La Commission se réunit en général cinq heures par jour. Ces réunions plénières sont entrecoupées de réunions pour préparer la position des groupes.
Les amendements introduits sont parfois importants et amènent des discussions assez intéressantes. Certains arguments sont purement formels, ce qui n’empêche pas qu’ils prennent parfois beaucoup de temps. Sur la base d’un amendement des travailleurs recommandant de prévoir des statistiques de sécurité sociale agrégées «par sexe », la Commission s’est baladée dans toutes sortes de directions avant de se mettre d’accord sur « notamment par sexe ». Et cette discussion a eu lieu vers la fin, quand toute les discussions de fond avaient eu lieu et que le cheval commençait à sentir l’écurie. A croire que certains gouvernement craignaient de perdre leur « per diem » si la Commission se terminait trop tôt !
Lorsque fut annoncé le « clash » de la Commission des Normes, traité par ailleurs sur ce blog, interprété par la plupart de mes collègues comme une volonté du banc patronal de saboter l’OIT, j’avoue avoir eu un moment d’inquiétude : le beau consensus qui régnait « chez nous » n’allait-il pas voler en éclat ? D’autant que le porte-parole des employeurs dans notre Commission, le Belge Chris De Meester, dont tout le monde a pu louer la correction et l’attitude constructive, s’était, à propos de ce clash,  laissé aller dans une dépêche Belga à entrer dans une polémique, l’attribuant à un « double jeu des syndicats ». Mais non. Tout s’est finalement bien passé.
Alors, les impressions de départ ont-elles été toutes confirmées ? Oui, avec un bémol en ce qui concerne l’Union européenne. Celle-ci avait annoncé qu’elle apporterait dans le débat l’expertise de ses Etats membres sur le sujet concerné. Oui mais voilà, l’approche du sujet n’était pas tellement technique.
Au fur et à mesure des débats, on a bien vu à quoi pourrait servir la Recommandation en discussion. Les pays qui ne sont pas en mesure de créer une sécurité sociale sur le modèle des assurances sociales des pays d’Europe continentale, de la protection universelle scandinave ou des prestations minimales beveridgiennes, étaient encouragés à créer un socle universel comprenant une couverture de santé, un soutien aux enfants, aux personnes âgées et aux invalides, et une garantie de ressources pour ceux qui font partie de la population active. Ce message s’adressait essentiellement à l’Afrique et à la plupart des pays d’Asie. Les pays bien avancés dans la création de ce socle étaient encouragés à ne pas s’arrêter en si bon chemin, et à ratifier les instruments de l’OIT. Les pays d’Amérique latine se retrouvaient avec enthousiasme dans ce programme.
Et, last but not least, les pays qui avaient à leur actif certaines réalisations, étaient priés de ne pas oublier leurs valeurs, lorsqu’ils devaient faire face à la crise. Message adressé directement à l’Union européenne, et plus spécifiquement encore à la zone Euro. C’est à partir de là, bien entendu, que les Romains s’empoignèrent. La consultation du « Bulletin quotidien », qui annonce toutes les réunions de la Conférence, apprenait que les pays européens se réunissaient encore plus souvent que les travailleurs. Sans qu’on puisse dire que le Palais des Nations tremblait au fracas de leurs discussions, il était notoire que les débats y étaient, comme on dit, « francs et constructifs ».  A la limite, c’est peut-être en leur sein que se déroulaient les discussions les plus intéressantes. Discussions qui anticipent des discussions qu’il faudra bien, un jour, avoir au niveau européen : si le modèle social fait réellement partie des valeurs de l’Union, il serait temps de le mettre sur le même plan que d’autres valeurs (comme l’équilibre budgétaire et le libre-échange), et de prévoir des procédures démocratiques pour réaliser les arbitrages qu’il faut.
Bref, pour quelqu’un qui participe simplement à la Commission, le résultat manquait parfois de panache.
La position annoncée n’était généralement que le plus petit commun dénominateur de positions antagonistes. D’un côté, les pays attachés au modèle social : la Belgique, le Luxembourg, la France, la Grèce (eh oui !) ; de l’autre, les pays uniquement intéressés par le libre-échange (le Royaume Uni, la Pologne), rejoints par l’Allemagne, championne de l’austérité, par les pays nordiques qui se croient à l’abri dans leur petit cocon à la périphérie du continent et par des pays comme l’Italie ou les Pays-Bas, qui ne savent plus très bien où ils en sont. De surcroit, la porte-parole européenne, une fonctionnaire danoise, n’avait apparemment pas une très grande finesse pour saisir les « mouvements d’assemblée » (elle s’est un peu améliorée sur la fin).
Mais bon, tout cela n’est finalement que détail. Avec un jour d’avance sur le programme, la Commission a terminé ses travaux. Jour historique, selon le président : voilà les valeurs de la sécurité sociale réaffirmées au niveau mondial, dans un texte élaboré de surcroît de façon tripartite, et intégrées au corpus de l’OIT.
A l’heure où j’écris ces lignes, il appartient encore à un comité de rédaction d’ôter par ci par là quelques virgules, de vérifier la correction grammaticale, la traduction (l’anglais « social inclusion » doit-il bien se traduire « insertion sociale » ? Et pourquoi pas « inclusion sociale » ?), mais globalement le texte ressemble à quelque chose. On dit que le chameau est un cheval de course dessiné par une commission. Eh bien, après tout, et comme dit la chanson, de Java à Sidi Borina, et de Calcutta à l’Himalaya, c’est bien sur le chameau, et non sur le cheval de course, que peut compter l’infortuné pour alléger son fardeau.

Quelques anecdotes

La République islamique d’Iran et l’égalité entre hommes et femmes.
Comme il se doit, la Recommandation reconnaît dès son préambule que « la sécurité sociale est un outil important pour promouvoir l’égalité entre hommes et femmes », et affirme l’égalité entre hommes et femmes comme principe fondateur. La République islamique d’Iran a proposé un amendement en vue de substituer au mot « égalité » le terme anglais « justice », traduit en français par « équité ». Aïe ! Allait-on assister à un « choc des civilisations », le monde musulman se laissant persuader que la sécurité sociale, comme les droits de l’homme, est un élément de la croisade occidentale contre la loi islamique ? Non, fausse alerte. L’Iran était représenté à la Commission par une jeune femme qui s’exprimait en anglais avec l’accent américain, et fut opportunément absente lorsque son amendement devait être discuté. L’amendement ne fut par ailleurs soutenu ni repris par aucun des Etats musulmans présents dans la salle. Et voilà l’égalité entre hommes et femmes confirmé comme principe universel.
Comment l’Europe se fait aimer du monde.
La Commission discutait du droit, pour les bénéficiaires de la protection sociale, d’exercer des recours contre les décisions qui les concernent. Le texte en discussion précisait que ces procédures devaient être « efficaces, simples, rapides, accessibles et peu coûteuses ». Amendement de la Turquie, appuyé par le Chili : ajouter les adjectifs « transparentes et impartiales ».
Accord des travailleurs. Première réaction des employeurs : d’accord, bien sûr, avec les principes défendus, mais ceux-ci vont un peu de soi, et il faut éviter d’alourdir le texte. Première à parler, sur le ton d’une institutrice excédée par la question importune d’un cancre : l’Union européenne rejette l’amendement, pour les raisons excellemment exposées par les employeurs. Parlent ensuite plusieurs pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, ainsi que les Etats-Unis, le Canada et l’Australie, pour soutenir l’amendement turc.  Certains délégués africains avouant même sans ambages que cet amendement, loin d’être redondant, représentait un enjeu dans leur pays.  Ce qui conduit le délégué employeur à reprendre la parole pour, ayant écouté les arguments, revenir sur sa position de départ. Croyez-vous que l’Europe a daigné faire de même ? Que nenni. De façon tout à fait inutile, elle a préféré s’isoler, obliger le président à constater une large majorité plutôt qu’un consensus, et vexer un pays candidat à l’adhésion (même s’il n’est pas sans reproche eu égard aux normes de l’OIT), qui d’ailleurs a bien compris que le problème se trouvait du côté de l’Europe, et non du sien.   



[1] Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement.