Vendredi 4 juin. La commission "Travailleurs domestiques" se réunit en séance plénière pour un premier examen des conclusions formulés par l’OIT sur la base des deux rapports qu’elle avait précédemment rédigés sur le travail domestique dans le monde. Le premier rapport fait un tour d’horizon du travail domestique dans le monde. Le deuxième passe en revue les objectifs des différents pays membres et de leurs partenaires sociaux.
Ce rapport a rapidement mis en évidence le fait que la majorité des pays veulent réellement une convention, à laquelle s’ajoute une recommandation. Telle est en tout cas la teneur des conclusions, tout au début.
Puisque les gouvernements, les employeurs et les travailleurs ont tous la possibilité d’introduire des amendements au sujet de ces conclusions, il fallait attendre et voir qui souhaiterait modifier cette simple petite phrase. Peu avant 13h00, l’Inde a annoncé qu’elle ne veut pas d’une convention, à laquelle s’ajoute une recommandation; une recommandation suffit! Le groupe des employeurs a immédiatement soutenu la position de l’Inde. Le groupe des travailleurs a résolument exprimé son opposition à cet amendement.
Dans ces conditions, il faut chercher à savoir ce que pensent les autres gouvernements. Au cours des deux journées précédentes, beaucoup s’étaient déjà exprimés en faveur de cette convention et cette recommandation, ce qui convenait aux nombreux représentants présents des syndicats, des mouvements sociaux et des ONG. Mais le moment fatidique était venu: chacun devait maintenant s’exprimer très clairement pour ou contre telle proposition ou telle autre.
13 h, l’heure du repas est venue. Le moment est donc idéal pour interpeller certaines délégations gouvernementales et les inciter à tenir leurs promesses durant la session de l’après-midi en ne soutenant pas l’amendement présenté par l’Inde. Le Brésil, incontestablement le plus chaud partisan d’une convention et d’une recommandation, nous rassure immédiatement. Les Etats-Unis, un autre poids lourd des Amériques, avaient déjà montré clairement dans leur discours d’ouverture qu’un vent nouveau souffle à Washington: les Etats-Unis soutiennent à fond une convention et une recommandation solides, qui peuvent même inclure des mesures pour les sans-papiers et les enfants. Rendez-vous compte! La délégation américaine donne donc elle aussi des nouvelles positives et rassurantes: "we will support the convention and the recommandation". Cherchons encore rapidement la délégation sud-africaine, qui assure la coordination des pays africains. Une fois de plus, de bonnes nouvelles nous attendent. Déception, par contre, avec le Bangladesh: pas envie d’une convention. Et quand nous demandons s’il n’est pas important d’offrir une réelle protection juridique à des millions de femmes et d’enfants, si ces personnes ne le méritent pas, la réponse tient en un simple hochement de tête: c’est non.
Nous profitons du repas pour nous concerter avec l’ensemble de la délégation et nous répartir les tâches. Thiru et Br. Varghese partent à la recherche des Sri Lankais, des Philippins et des Indonésiens. Bart, Pia et Jeanne vont à la recherche de la délégation de l’Union européenne. Lorsqu’ils arrivent à la salle où l’Union européenne tient ses réunions de coordination, quelqu’un de la Commission européenne nous permet de rencontrer le responsable de la coordination. Nous lui expliquons immédiatement le but de notre visite. Il nous remercie pour notre message et nous répond qu’il existe au sein de l’Union européenne un consensus en faveur de la convention. Il précise que consensus ne signifie pas unanimité et que certains pays sont opposés à la convention.
Après la pause, tout le monde doit se rassembler dans la salle de réunion de la commission. La président s’adresse aux gouvernements et leur demande s’ils peuvent appuyer l’amendement présenté par l’Inde. Pour la plupart des pays d’Amérique latine, les pays africains et les Etats-Unis, la cause est entendue: ils ne soutiennent pas la proposition. Par contre, le Bangladesh et les pays du Gulf Cooperation Council (les pays du Moyen-Orient) soutiennent la proposition.
Pour les employeurs, il y a donc suffisamment de raisons pour exiger un vote. Les votes sont rares à la Conférence sur le travail, qui fonctionne habituellement au consensus. La présidente aurait en fait dû prendre l’initiative de dégager un consensus entre les différents groupes, puisqu’il y avait quand même clairement une majorité qui s’opposait à la proposition indienne.
Mais cette initiative n’est pas venue, de sorte qu’il a fallu voter. Certains pays ont demandé un délai de 15 minutes pour que chacun puisse préparer convenablement le vote. Cette proposition était bonne, puisque les enjeux du vote n’étaient pas clairs pour tout le monde. Nous avons donc profité de ce délai pour expliquer clairement le contenu de la proposition à différents gouvernements: "La nouvelle norme internationale du travail devrait prendre la forme d’une recommandation".
En conséquence, les partisans d’une convention devaient rejeter la proposition. Puisque ce n’était pas clair pour tout le monde, le délai supplémentaire nous convenait bien. Certains gouvernements ne savaient pas encore ce qu’ils préféraient: le Tchad, le Sénégal et les Maldives. Initialement, la Chine ne voulait qu’une recommandation, mais nous avons compris pendant notre discussion que sa position évoluait, comme le représentant syndical chinois me l’a fait comprendre d’un clin d’oeil encourageant. Au sein de l’Union européenne, chaque pays devait jouer cartes sur table. Nous avons ainsi compris que les difficultés venaient en réalité des Pays-Bas et du Royaume-Uni. Pia a donc demandé à ses collègues néerlandais d’aller trouver le représentant de leur gouvernement. Elle s’est aussi brièvement entretenue avec notre représentant belge. Thiru a réussi à parler avec les Sri Lankais et les Philippins. Avec Carmen et Marcos, nous avons donné des consignes de vote aux représentants du Chili, du Mexique et du Venezuela.
Le moment du vote est arrivé: la tension monte. Chaque pays est appelé nominativement. Résultat: une majorité rejette la proposition. Voilà déjà un groupe de gagné. Ensuite les employeurs: la proposition est acceptée à l’unanimité. C’était prévu. Enfin les travailleurs: la proposition est rejetée à l’unanimité. Il faut encore attendre un peu avant de connaître le résultat final: la proposition est officiellement rejetée, les partisans de la convention l’emportent. Une vague de bonheur se répand dans la salle, le soulagement s’empare des bancs des travailleurs, des mouvements sociaux et des ONG ainsi que de beaucoup de gouvernements. La séance est levée et nous… et bien nous étions ivres de bonheur. Nous avons remporté la première manche!
Bart Verstraeten (Solidarité mondiale)
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